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roman d'apprentissage

  • Pour toujours

    Barnes The Only Story.jpg« Un premier amour détermine une vie pour toujours : c’est ce que j’ai découvert au fil des ans. Il n’occupe pas forcément un rang supérieur à celui des amours ultérieures, mais elles seront toujours affectées par son existence. Il peut servir de modèle, ou de contre-exemple. Il peut éclipser les amours ultérieures ; d’un autre côté, il peut les rendre plus faciles, meilleures. Mais parfois aussi, un premier amour cautérise le cœur, et tout ce qu’on pourra trouver ensuite, c’est une large cicatrice. »

    Julian Barnes, La seule histoire

  • La seule histoire

    La seule histoire de Julian Barnes (2018, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin) s’ouvre sur une épigraphe tirée d’Un dictionnaire de langue anglaise de Samuel Johnson (1755) : « Roman : une petite histoire, généralement d’amour ». Dans notre vie, écrit le narrateur en première page, « il y a d’innombrables événements, dont nous faisons d’innombrables histoires. Mais il n’y en a qu’une qui compte, qui vaille finalement d’être racontée. Ceci est la mienne. »

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    Dans les années soixante, il habitait « le Village », un secteur de la grande banlieue résidentielle à environ vingt kilomètres au sud de Londres, où il y avait une gare, une place gazonnée pour les parties de cricket, un terrain de golf et un club de tennis. A la fin de sa première année d’université, à la maison pour trois mois, il s’y était inscrit, se doutant bien que la suggestion de sa mère visait à lui faire rencontrer une jeune femme de son milieu, une future épouse.

    Trois semaines plus tard, un tirage au sort pour un tournoi amateur double mixte lui avait donné pour partenaire Mrs Susan McLeod – « « sort » est un autre mot pour « destin », non ? » Les cheveux retenus en arrière par un ruban, une tenue blanche à liserés verts, presque exactement de la même taille que lui. Elle avait un jeu élégant et précis, ils avaient gagné le premier match. Quand il l’avait interrogée sur son mari, elle avait ri : « Mr E. P. ? Non. Lui, c’est le golf. »

    Il la reconduit chez elle en voiture, plusieurs fois, et sa mère lui lâche un soir : « On fait maintenant le taxi, hein ? » Comme il n’y a « rien » entre eux, sinon une complicité rieuse, Paul Casey se moque de ce que peuvent dire les gens en voyant un jeune homme de dix-neuf dans en compagnie d’une femme de quarante-huit ans. Chez les McLeod, il fait connaissance avec le mari, les deux filles toutes les deux à l’université, reste parfois dîner chez eux.

    Un jour, Susan lui tend les clés de leur break Austin pour qu’il la conduise chez son amie Joan, à cinq kilomètres, la sœur survivante de son premier amour, Gerald, mort subitement de leucémie. Joan est une femme corpulente, elle paraît plus âgée, fume et boit beaucoup. Paul, présenté comme le « chauffeur » qui la conduit chez l’ophtalmo, un prétexte, se sent tout de suite à l’aise et plaisante.

    Vient le temps des premiers baisers et ce qui s’en suit. Tout lui plaît chez Susan : « Elle rit de la vie, c’est dans sa nature. Et elle est la seule, de sa génération qui a fait son temps (comme elle s’était présentée), à le faire. Elle rit de ce dont je ris. Elle rit aussi en me frappant derrière la tête avec une balle de tennis ; à l’idée de prendre l’apéritif avec mes parents (ce qui n’aura pas lieu) ; elle rit de son mari, comme elle le fait en malmenant la boîte de vitesses du break Austin. Naturellement, je présume qu’elle rit de la vie parce qu’elle en a vu bien des facettes, et la comprend. »

    La première des trois parties du roman raconte l’épanouissement, l’enchantement de ce premier amour de Paul. Ils riront tous les deux quand ils seront exclus du club de tennis, et bientôt le besoin de se voir plus souvent, plus longtemps, d’être à eux seuls les amènera à de nouveaux projets qui répondent à leurs désirs. Le narrateur conclut cette partie ainsi : « Quand elle est morte, il y a quelques années, j’ai compris que la part la plus essentielle de ma vie avait finalement disparu. Je penserai toujours à elle en bien, me suis-je promis.
    Et voilà comment je me souviendrais de tout cela, si je le pouvais. Mais je ne le peux pas. »

    La suite de leur histoire verra d’abord cet amour faire face vaillamment à la vie commune – ils vont s’installer à Londres. Paul continue ses études de droit, puis travaille comme avocat. Susan est souvent seule et ne peut pas échapper totalement à ses affaires familiales. Des aspects de sa personnalité qui avaient échappé à l’attention de Paul vont mettre à l’épreuve non ses sentiments pour elle mais sa capacité à freiner ses démons et à la rendre heureuse.

    La seule histoire tourne autour de cette question posée au début : « Préféreriez-vous aimer davantage, et souffrir davantage ; ou aimer moins, et moins souffrir ? C’est, je pense, la seule vraie question. » Avec les années, Paul finira par douter de la corrélation entre force de sentiment et degré de bonheur. Julian Barnes décrit ses personnages avec finesse et lucidité, souvent avec humour. Les décennies d’écart entre cette histoire de jeunesse du narrateur et son point de vue au moment de la raconter en font aussi une réflexion masculine émouvante sur le sentiment amoureux et le passage du temps.

  • Cicatrices

    Arenz Le parfum des poires.jpg« Quelle était l’histoire de cette jeune fille ? Elle aurait voulu ne pas y penser, mais c’était impossible. Sally était là, et son histoire avec. Il y avait les cicatrices sur ses jambes. Certains avaient des cicatrices visibles, d’autres à l’intérieur. Avait-elle des frères et sœurs ? Elle secoua la tête. Non. Ne pas poser de questions. Il valait toujours mieux ne pas connaître l’histoire. Chaque question et chaque réponse serait un nouveau fil tendu entre la jeune fille et elle. Quand on savait tout de quelqu’un, on le tenait au bout d’un millier de fils.
    Comme son père la tenait. »

    Ewald Arenz, Le parfum des poires anciennes

  • Variétés anciennes

    Le titre du roman d’Ewald Arenz (°1965), Le parfum des poires anciennes (Alte Sorten, 2019, traduit de l’allemand par Dominique Autrand, 2023), me rappelle irrésistiblement la nostalgie qu’avait maman du verger de son enfance et des « variétés anciennes » (traduction littérale) de poires, de pommes, de prunes… Elle était née en septembre et c’est justement la saison à laquelle commence l’histoire, un premier septembre (début à lire en ligne).

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    Emile Claus, Etude pour Le Verger

    D’abord, on découvre Liss sur son vieux tracteur, savourant cette belle journée de la fin de l’été, puis Sally, descendue en colère de la voiture qui l’avait prise en stop. Elle râle sur le conducteur qui l’avait « soûlée avec ses questions », sur la « putain de chaleur » et même sur le paysage de campagne : « Putain ! Tout était tellement pittoresque qu’elle avait du mal à se retenir de hurler. Elle aurait adoré s’accroupir en pleine rue et pisser. Juste pour faire un truc dégueu. » Voilà qui campe le personnage.

    Juste au moment où Liss n’arrive pas à dégager une roue de la remorque coincée dans le fossé, elle aperçoit la fille qui marche avec un sac à dos sur le chemin et l’appelle : « Tu peux me donner un coup de main ? » Pas un ordre, juste une « vraie question » pour Sally, de celles où on répond oui ou non, simplement. Alors elle vient en aide à cette femme qui parle calmement, indique les gestes à faire, sans plus. « Si tu veux, tu peux dormir dans ma ferme. »

    Ainsi commence le récit d’une relation imprévue entre la fermière et la jeune fille. Au réveil, le lendemain, celle-ci trouve la cuisine propre et rangée. Sur la table, une assiette, une tasse et un saladier couvert, une théière tiède. Dans la salade de fruits, elle goûte un morceau de poire, lui trouve « un léger goût d’épice » qui lui plaît. Le tracteur n’est plus là, la maison vide semble beaucoup trop vaste pour une femme seule. Que fait Liss dans cette grande ferme, un chouette endroit où Sally se sent en paix ?

    Les deux femmes vont cohabiter quelque temps, elles s’observent et s’interrogent. Liss se souvient de Sonny, le garçon rieur qui l’avait agacée à leur première rencontre, séduite plus tard. Sally, qui a laissé son téléphone à l’endroit d’où elle s’est échappée, savoure le fait qu’au cinquième jour, on ne l’ait pas encore retrouvée. Le travail ne manque pas à la ferme, elle aide Liss à récolter les pommes de terre. Quand la fatigue se fait sentir, que ça se met à ressembler à une forme de thérapie par le travail, elle lâche tout et fonce vers la forêt. Liss la suit des yeux et se souvient de son père : « Quand on ne travaille pas, on ne mange pas. »

    Mais la fermière qu’elle est devenue apprécie la présence de la jeune fille, qui a rendu ses journées « plus longues et leur passage plus sensible ». Elleest revenue le soir même. La première fois qu’elles prennent le petit déjeuner ensemble, Sally a mis un short et Liss remarque les cicatrices sur ses cuisses, sans rien dire. La fille le remarque, elle s’était scarifiée pour décompter les jours. Après avoir lu dans le journal que Sally est recherchée depuis sa fuite d’un centre de soins, elle lui suggère d’envoyer un message à quelqu’un, pour rassurer ses proches, ou au moins d’écrire une lettre, à poster où on veut, sans laisser de trace. Comme Sally apprécie le goût des poires, Liss lui parle des variétés anciennes, d’un vieux verger qu’elle lui montrera.

    Peu à peu, on en apprend plus sur ce que ces deux personnages ont vécu et sur les raisons pour lesquelles elles préfèrent vivre seules. Ni Liss ni Sally n’aiment les questions personnelles, ni d’être jugées. Au fil des jours, elles prennent goût à leurs journées de travail en commun. Sally est épatée par tout ce que sait faire Liss et son aide est bienvenue pour les innombrables tâches manuelles. Elle qui est si secrète aimerait savoir comment et pourquoi Liss mène une vie si solitaire.

    Ewald Arenz mêle au récit de leur amitié naissante une description précise de la vie à la campagne où l’on s’occupe des poules et des abeilles, des vignes et des arbres fruitiers... Il y a toujours quelque chose à faire. Sally aime particulièrement la manière dont tous ses sens sont sollicités au cours des journées à la ferme ou aux alentours. Bien sûr, tout se sait dans un village. La jeune fille n’échappera pas très longtemps aux recherches. 

    Le grand succès du Parfum des poires anciennes, à présent disponible en poche, est mérité. Sans mièvrerie, l’auteur diffuse tout du long une approche bienveillante des deux personnages. Ce n’est pas un roman sociologique, plutôt le récit d’une rencontre. Malgré des désaccords parfois très vifs, Liss et Sally trouvent l’une avec l’autre une manière plus positive de regarder leur vie et d’apaiser les tensions encore vives de leur passé.

  • Clair de lune

    Auster Blakelock Moonlight.jpg« Je me demandai si Blakelock n’avait pas peint son ciel en vert pour mettre l’accent sur cette harmonie, pour démontrer la connexion entre les cieux et la terre. Si les hommes peuvent vivre confortablement dans leur environnement, aurait-il suggéré, s’ils peuvent apprendre à sentir qu’ils font partie de ce qui les entoure, la vie sur terre peut alors s’empreindre d’un sentiment de sainteté. J’étais réduit aux conjectures, bien sûr, mais j’avais l’impression que Blakelock peignant une idylle américaine, le monde habité par les Indiens avant que les Blancs n’arrivent pour le détruire. »

    Paul Auster, Moon Palace

    Ralph Albert Blakelock (1847–1919),  Moonlight (Clair de lune), vers 1885–1889.
    Huile sur toile, 68.7 x 81.3 cm, New York, Musée de Brooklyn